Lettre X

Réponse de La Vicomtesse

Oh quelle peinture vous faites de la coquetterie ! Elle me guérit de mes prétentions a cet égard. Non, je ne me vanterai plus d'avoir été coquette, et je me repentirai toute ma vie, d'en avoir eu quelquefois l'apparence. Vous m'avez réellement fait une profonde impression ; mais pourquoi ne me disiez vous pas tout cela quand j'avais vingt ans ? Ma conversion alors vous aurait fait beaucoup plus d'honneur, & m'eut épargne bien des peines. Enfin je n'étais coquette qu'a demi, vous me dites & je l'ai toujours pense; mais en étés vous bien sure ? En vérité, vous avez trouble ma conscience : de grâce ne me parlez jamais de coquetterie, oh la vilaine chose ! 'Si vous saviez dans quelle disposition j'étais lorsque j'ai reçu votre Lettre !'Si vous saviez ce qui m'arrive ! j'étais peut-être sur le bord d'un précipice, & vous m'en avez arrachée. Je vois d'ici votre étonnement, voue ne l'ignorez pas... mais quelle confidence! ...N'importe, vous êtes si indulgent! Supérieure aux faiblesses de votre sexe, vous avez les excuser toutes: Ecoutez-moi donc, & jugez, par l'aveu que je vais vous faire, du service que vous m'avez rendu. Je ne vous parlerai point de mes principes, vous les connaissez, & vous êtes bien sure que si j'ai quelques étourderies à me reprocher, du moins mon cœur est pur; J' ai fait assez de fausses, démarches peur qu' on ait pu dire quelquefois que j' avais un amant; mais jamais on ne l'a pensé, & depuis plusieurs années, il est généralement reçu que le fond de ma conduite a toujours été irréprochable; car le mode, juge léger & pourtant impartial, se retracte avec autant de bonne foi qu' il condamne facilement. Eh bien, ma chère Amie, puisque enfin il faut venir au fait, eh bien, je croyais à trente-un ans n'avoir plus rien à craindre, ne de la calomnie, ni de la coquetterie, ni des hommes; je respirais, je me disais, j'ai conservé ma réputation, cela est bien heureux! .... J'ai passé l'âge ou elle peut recevoir des atteintes dangereuses; & c'est une bonne chose à retrouver quand on n'est plus de la première jeunesse; me voilà au port, j'en suis charmée... Point du tout; c'est que M. de Merville que vous avez laissé occupée Madame C***, M de Merville tout d'un coup, s'avise de devenir amoureux de moi. Je ne jamais pu supporter sa tournure; mais il est jeune, à la mode, il me sacrificie une femme de vingt-trois ans... Mon cœur reste entièrement libre, cependant je souffre ses soins, je le reçois chez moi, et je me promets de mettre tout en œuvre pour achever de lui tourner la tête. Ce projet à peine était formé, lorsque votre dernière lettre arrive, ma surprise ne peut se peindre, chaque trait du tableau que vous tracez d'une coquette, semblait fait pour moi, chaque mot me parut un reproche, cette phrase surtout: troubler l'union fortunée de deux cœurs tendres & paisibles, n'est qu'un de ses moins coupables fantaisies. M. de Merville est libre, Madame C*** est veuve! Je me représente cette dernière au désespoir, je vois un mariage rompu, ma réputation détruite... Enfin, je me trouve un monstre. Je me hais, je déteste M. de Merville, je m'attendris sur le fort de cette pauvre Madame C***, & je n'aime plus dans le monde qu'elle & vous. Il faut vous dire que M. de Merville ne m'avait point encore ouvertement parlé de ses sentiments, les declarations sont passées de mode; elles sont si inutiles, on s'entend & l'on se répond si bien sans cela! Il devait le soir le soir même souper chez moi, ainsi que Madame C***: il arrive, comme vous le croyez bien, avant tout le monde; j'étais seule, il veut saisir cette occasion favorable, & s'explique enfin de la manière la plus positive ; alors, j'affecte une surprise extrême, c'est un mouvement que nous savons si bien imiter, qu'il n'y a pas un homme qui n'en soit la dupe, et pour achever de convaincre M. de Merville de ma bonne foi, je lui parle de ses engagements avec Madame C***, je fais d'elle le plus pompeux éloge, je crois même que dans mon enthousiasme je vantai son ésprit ; il fallait pour cela bien de la volonté, vous en convaincre ; mais j'avais tant a réparer ! M. de Merville, véritablement étonné, confondu en perdant l'espérance, perd au même instant cette prétendue passion qu'il venait de me dépeindre si vive ; nous nous faisons beaucoup des protestations d'estime ; quelques personnes arrivent et terminent heureusement un entretien qui commençait à devenir aussi languissant que froid. Raccommodée enfin avec moi-même, j'éprouvais une satisfaction intérieure, bien préférable à tout ce fol enivrement que peuvent causer les succées qui ne flattent que l'amour-propre. J'ai eu d'autant plus de mérite dans cette occasion, que jamais, je vous l'avouerai, je n'ai eu d'accès de coquetteries aussi vif et aussi marqué que celui-ci ; expliques moi cela, si vous pouvez, car pour moi je ne plus le concevoir. Ce qu'il y a de certain, c'est que je sens trop a présent les conséquences de ce vice affreux, pour y retomber jamais ; ainsi du moins n'ayez plus d'inquiétudes pour l'avenir, et soyez bien sûre que je suis corrigée pour toujours.La description de votre Château m'a fait grand plaisir; celle que vous faites des coquettes m'a ôté, pour longtemps, cette humeur moqueuse que vous sembler craindre; ainsi pour cette fois, vous ne recevrez que des éloges ; d'ailleurs en vérité, je crois que je ne critiquerai jamais une invention si utile, et épargnera à vos enfants l'ennui mortel d'apprendre par cœur dans les Livres, une foule des dates toutes oubliées à vingt ans. Je comprends que cette méthode doit graver la chronologie dans leurs têtes d'une manière sure ; car l'ordre dans lequel ces médaillons sont placés, et qu'ils ont éternellement devant les yeux, ne doit jamais s'effacer de leur mémoire. Avec plus de dépense il serait possible de perfectionner encore cette invention, en rendant tous les meubles utiles ; les fauteuils et les tapis faits aux Gobelins pourraient représenter aussi des choses instructives ; enfin quand une tapisserie serait sue par cœur, on pourrait le faire disparaître pour quelques temps, et la remplacer par une nouvelle ; il y a beaucoup des particuliers en état de faire cette dépense ; mais cette idée devrait être adopte par tous les Princes, et sûrement j'enverrai votre description à mon frère. Je suis bien certaine qu'il en fera usage pour son élève. J'ai quelques doutes à vous proposer sur l'article de votre Lettre, qui concerne les femmes ; il me semble que vous les jugez trop d'après vous, et que vous en exigez une réunion des qualités d'agrément et de talents, qui ne peut jamais être le partage que d'un très petit nombre. Vous voulez qu'une femme ait une raison solide, toutes les virtues essentielles, un esprit orné, une teinture superficielle mais genéral des Sciences.tous les talents agréables, qu'elle sache plusieurs Langues, qu'elle n'ait ni pédanterie ni prétentions, et qu'enfin elle conduise sa maison comme une bonne ménagère qui n'aurait pas d'autre mérite. Je crois bien que si votre élève est née avec un esprit supérieur, vous en pourrez faire cet être accompli : mais l'espérez-vous, si elle n'a qu'un esprit commun et une mémoire ordinaire ? Il me semble qu'un plan d'Education ne doit être fait ni pour les prodiges ni pour les monstres ; la stupidité et l'atrocité sont aussi rare que l'héroisme et le génie ; mais c'est pour la médiocrité qu'il faut travailler car c'est sur elle qu'il faut compter. A l'égard des talents, n'est-il pas nécessaire que les dispositions naturelles secondent vos soins ? J'ai eu des Maîtres dans tous les genres, j'ai appris dix ans l'arithmétique, la géographie, l'histoire, la musique, j'ai joué du clavecin, j'ai dessiné & je n'ai jamais su un mot de tout cela. J'avais de la disposition pour la danse, & six mois de leçons m'ont rendu une des meilleures danseuses de la société. D'ailleurs, j'ai peine à croire que les temps prodigieux qu'on est forcé de donner à cette espèce d'études, ne nuise pas infiniment au développement de quelques qualités plus essentielles ; je sais bien qu'on peut vous citer comme exemple du contraire ; mais je ne parle qu'en général ; vous voulez surtout cultiver l'esprit & former le cœur de votre fille, comment le pourrez-vous si elle apprend à broder, à dessiner, à danser, à chanter, & à jouer de plusieurs instruments ? Enfin, vous avez le projet de lui apprendre tant de choses que j'en suis effrayée pour sa santé, je ne puis me persuader qu'une telle application ne fait pas très-dangereuse pour un enfant.

Vous désirez que je vous parle de Madame d’Oftalis, je n‘ai que du bien à vous en dire ; elle se conduit toujours avec autant de prudence que si elle était sous vos yeux, & elle est aussi distinguée par sa réputation que par sa figure & ses agréments. Elle a une égalité et une douceur inaltérables, un naturel charmant, & une certaine sérénité qui fait plaisir à contempler, parce qu’on sent qu’elle vient du calme parfait de ses passions & la pureté de son âme. Toutes les femmes lui pardonnent ses talents & sa beauté, en faveur de sa simplicité & de sa modestie ; & les hommes, malgré sa jeunesse, la respectant véritablement parce qu’elle ‘a ni pruderies, ni la moindre apparence de coquetterie. Elle passe sa vie chez moi, surtout pour parler de vous ; elle vous aime avec une tendresse qui me le rendrait chère, quand elle n’aurait pas d’autre mérite ; hier nous avons souper en famille ; il y eut une grave partie de réversi ; les joueurs étaient Madame d’Oftalis, son mari, la Marquise Amélie, & ma fille. La partie, comme vous le croyez bien, a été un peu bruyante ; les quinolas forcés ont causé des cris, un train dont vous ne pouvez vous former une idée ; Madame d’Oftalis, malgre sa tranquilité, a été toute aussi mauvaise jouseude que les autres, & elle a quitté le jeu avec un enrouement qui a duré toute la soirée.Elle est gaie bien franchement, et d'une manière bien aimable. Elle est fort inquiète dans ce moment, on croit qu'elle est grosse : il faudrait alors qu'elle renoncait au voyage de Languedoc, ce qui la mettrait au desespoir. M d'Oftalis qui désire passionnément un garçon, ne partage point du tout son chagrin a cet égard, et cette diversité de sentiments a déjà cause plus d'une querelle ; mais vous imaginez bien que l'aigreur ne s'y mêle jamais.

Adieu, ma chère amie, j'espère que vous ne plaindrez pas de mon petit papier et que vous trouverez celui-ci suffisamment grand ; vous n'aurez plus de ces petites enveloppes toutes faites, qui vous déplaisant ; je fais en effet ou les placer mieux ; je voulais l'autre jour faire une reponse a une femme dont je ne me soucie point, qui ne m'aime pas, et je n'avais à lui dire que des phrases d'usage que tout le monde fait par cœur : par distraction je cachetai une de ces envelopes sans rien ecrire dedans, ey je lui envoyai ; quand j'ai su cette étourderie, j'ai pensé que mon billet valait au moins a la sienne, et j'ai desiré qu'on etablit l'usage d'envoyer ainsi des billets blancs, comme on se fait ecrire, au lieu de rendre soi-meme la visite.Il y a tant des billets qui ne disent pas plus de choses que le nom qu'on trouve sur sa liste. Il est vrai qu'il existe quelques femmes qui ont de rares talents pour ce genre d'écrire, et qui possèdent au suprême degré l'éloquence du billet : Madame de F…, par exemple, est persuadée que les siens passeront tous à la postérité ; cela serait juste, car ils lui donnent assez peines pour mériter cet honneur : le sujet le plus simple devient brillant entre ses mains ; elle m'a écrit il y a huit jours des choses charmantes pour s'excuser de souper chez moi parce qu'elle était enrhumée ; mais hier j'ai recu encore un billet d'elle qui surpasse tous les autres ; il s'agissait de me demander ma loge à la Comédie italienne, ce fond ne ne paraît pas devoir fournir des idées bien neuves & bien saillantes ; eh bien, graces, gaieté. Sentiment, délicatesse, elle avait mis tout cela dans un billet de huit lignes ! Je me suis sentie piquée d'une noble émulation, j'ai voulu m'essayer dans ce genre ; mais à ma confusion, j'ai eu beau méditer, beau rêver, il ne m'est jamais venu dans la tête que le fait, c'est à dire : 'que j'étais bien fachée d'avoir rendu ma loge puisqu'elle la désirait.' Et j'ai l'envoyé, en soupirant, cette plate réponse qui m'a certainement perdu dans son esprit. Adieu donc, ma chère Amie, embrassez pour moi tendrement la charmante petite Adele; Constance, qui parle de vous sans cesse, m'a prie de vous écrire un baiser de sa part ; elle devient tous les jours plus aimable & plus jolie ; elle a été un peu malade, mais elle se porte à merveille à présent ; à propos de cela, je vous demande en grâce de me communiquer vos idées sur l'éducation physique des enfants; je ne suis pas contente de la santé de ma fille aînée, je crois qu'elle a été élevée trop délicatement, & trop purgée dans son enfance ; quel régime suivez-vous pour Adele, & que pensez-vous de la méthode de J J Rousseau ?